Interview de Carole Dieschbourg avec Le Jeudi

"Réinventer, réorienter, réaligner"

Interview avec Le Jeudi

Le Jeudi: Quel est le chemin qui vous a amenée à l'écologie?

Carole Dieschbourg: Mon enfance à Echternach a été imprégnée d'une conscience à la fois écologiste et militante. Ma mère, qui était institutrice, militait activement contre la centrale nucléaire de Cattenom. Plus d'une fois, je l'ai accompagnée à des manifestations. Mon père, producteur local, m'a transmis une sensibilité pour l'agriculture et l'artisanat locaux ainsi qu'une conscience de l'importance des liens régionaux. J'ai donc été élevée dans un "penser autrement" qui exigeait de faire attention à ce qu'on mange, à comment on consomme, à l'origine des produits et au développement régional - bref, à l'importance de bien vivre, mais dans une société responsable et respectueuse des limites de la planète. Après mes études d'histoire et d'allemand en Allemagne - qui à l'époque était déjà très loin dans la mise en oeuvre de politiques environnementales -, j'avais l'impression que rien n'avait bougé au Luxembourg. Ma sensibilité pour le développement régional m'a amenée à publier un livre sur les moulins du Mullerthal et, par la suite, à fonder un groupe de producteurs locaux afin de créer des liens entre producteurs, transformateurs et consommateurs de la région. C'est alors - en 2008 je pense - que je me suis dit qu'il fallait m'engager au niveau politique et que j'ai rejoint le parti Déi Gréng.

Le Jeudi: En évoquant les Verts, on pense protection de la nature...

Carole Dieschbourg: Pourquoi voulons-nous protéger la nature? Il ne s'agit pas de faire de l'art pour l'art, mais d'assurer une qualité de vie pour l'homme. La nature n'a pas besoin de nous, c'est nous qui avons besoin d'elle. La nature a besoin d'être protégée parce que l'homme détruit ce qui le nourrit. L'homme a besoin d'une terre qui puisse produire durablement pour assurer sa sécurité alimentaire, d'une eau propre pour boire, d'un air sain pour respirer. La nature, elle, se débrouille très bien sans nous.

Le Jeudi: Est-ce cette réflexion que vous tentez d'apporter dans la politique gouvernementale

Carole Dieschbourg: En termes de politique, cette notion de protection de la nature se traduit par une volonté de réinventer, réorienter et réaligner les politiques - économiques, sociales, industrielles... - traditionnelles. Sortir la pensée de ses silos, créer des discussions, lancer des débats. Partant du constat que nous ne désirons protéger que ce que nous aimons - nos enfants, nos familles, notre maison...-, cette approche tente d'amener les gens à s'identifier avec la terre, les rivières, ce qu'ils mangent, avec les modes de production, avec la biodiversité... Alors qu'il est essentiel de comprendre que réinventer notre mode de vie ne veut pas nécessairement dire se priver de quelque chose, il nous incombe en tant que politiciens, d'expliquer pourquoi certaines réglementations sont nécessaires. Attendre la catastrophe pour prendre des mesures, ce n'est pas responsable.

Le Jeudi: C'est quoi, pour vous, le développement durable?

Carole Dieschbourg: Je prends à mon compte la définition la plus commune, à savoir celle qui exige la conciliation politique du social, de l'économique et de l'environnemental - les "trois piliers". L'un ne peut pas aller sans l'autre. Connecter, par exemple, respect des droits de l'homme, limites énergétiques de la planète et croissance durable permet de développer des politiques efficaces en faveur de l'environnement et du climat. C'est d'ailleurs sur base de cela que les Etats de la planète vont se réunir en septembre à New York à l'ONU et définir ensemble les "objectifs du développement durable".

Le Jeudi: Mais, en pratique, n'est-ce pas le pilier économique qui a toujours le dernier mot?

Carole Dieschbourg: Trop souvent en tout cas, en effet. Cela est le cas parce que l'économie ne tient encore que trop rarement compte des coûts sociaux et environnementaux. Or, ces coûts sont réels - l'épuration d'une eau que la nature nous a fournie gratuitement en est une simple illustration. C'est finalement toute la société qui les paie d'une façon ou d'une autre. Comme l'économie est trop peu alignée sur le développement durable, il s'agit de refaire les vrais "bilans" économiques en y intégrant tous les coûts. C'est alors que nous parlons de "rééquilibrage'', de "recalibrage" et de "réalignement".

Le Jeudi: Un exemple?

Carole Dieschbourg: Une étude de I'OCDE dit que 49% de l'argent mis dans les subsides et les investissements destinés à l'agriculture sont nuisibles à l'environnement et au climat. Compte tenu de l'importance du budget européen pour l'agriculture, vous voyez que cela donne bien des possibilités de "recalibrage". Aussi, l'objectif déclaré de la politique agricole commune étant l'indépendance alimentaire, il faudra donc la réaligner pour qu'elle poursuive effectivement ce but. Comment faire? Comme je préféré les solutions actives aux interdictions passives, j'ai, pour ma part, beaucoup d'espoir dans le concept d'économie circulaire - un paquet européen également - qui intègre une exploitation plus efficiente des ressources nécessaires aux processus de production, dès la conception même des produits. Ce type d'économie vise à maintenir les ressources - toutes les ressources - le plus longtemps possible dans le circuit, réduisant le gaspillage et ses coûts à leur minimum. Ça coûte finalement moins cher et c'est créateur d'emplois locaux durables. Pour moi ce type de réflexion économique fait économiquement sens.

Le Jeudi: On reproche aux politiques de ne fonctionner que sur base de chiffres, sans vision. Si vous aviez un discours à faire du genre "I have a dream", que diriez-vous?

Carole Dieschbourg: Ce discours s'articulerait autour d'un souhait clé: celui de voir se développer une société critique et en mouvement et dont la base des relations serait le respect. Je tiens beaucoup à cette notion qui fait quelque peu défaut aujourd'hui - le respect profond, pour les êtres humains, pour les animaux, pour la planète, et, évidemment, pour soi. A aussi mettre en relation avec ce que j 'ai dit au début de cet entretien, que l'on ne protège que ce que l'on aime. Dans ma vision politique certes idéaliste, respecter et aimer se combinent. A propos d'idéalisme, voici une petite anecdote amusante. Lors de ma deuxième session au conseil communal d'Echternach, le bourgmestre m'avait reproché d'être trop idéaliste et d'avoir des visions. Je lui ai dit que je trouvais que c'était plutôt une bonne chose. Il a répondu qu'il était pharmacien et que pour lui, avoir des visions, c'était tout sauf idéal. Tout est donc relatif. Pour ce qui est de gouverner par les chiffres, si effectivement tout ne s'exprime et ne se réduit pas à des chiffres, je suis néanmoins consciente de la nécessité qu'il y a de passer par là, quand il le faut, notamment lorsqu'on veut convaincre un responsable économique ou budgétaire de la pertinence d'une proposition. On parle beaucoup de ce qui ne va pas. Mais je trouve que notre pays a aussi déjà beaucoup fait et bien des choses vont dans la bonne direction. Il existe une foule d'initiatives, il y a un potentiel énorme, des gens sensibilisés - y compris des chefs d'entreprise -, engagés, qui réfléchissent et oui osent auir. Au niveau mondial aussi, je me réjouis du nombre de politiciens qui sont animés d'une réelle volonté d'aboutir, à Paris, à un accord pour le climat. J'estime que ma mission n'est pas de "sauver le monde" mais plutôt de participer à l'élaboration d'un cadre pour permettre aux peuples et aux citoyens de la planète de renforcer ce mouvement, voire de l'accélérer, de façon critique et dans le respect les uns des autres. Mon discours hypothétique "I have a dream" serait articulé autour de ces réflexions.

Le Jeudi: En parlant de respect, au sein du gouvernement, en tant que ministre de l'Environnement, êtes-vous "respectée" autant qu'un ministre de l'Economie ou des Finances, ou vous sentez-vous plutôt comme une sous -ministre?

Carole Dieschbourg: Je suis - et je suis perçue comme - une ministre à part entière, pas du tout une sous -ministre. Ce gouvernement est une équipe bien soudée, où tout le monde se respecte, et ça se sent. Nous nous efforçons nous aussi de "sortir de nos silos", de travailler ensemble et d'avoir une vision commune pour le pays. Nous essayons d'intégrer l'environnement dans toutes les problématiques. Je travaille avec tout le monde, notamment avec les ministres de l'Economie, de l'Agriculture, du Logement, de la Coopération... Au niveau européen c'est pareil. Un exemple: les ministres des Finances ont inscrit le financement climatique dans leur agenda Ecofin. C'est un pas important et un élément clé pour les négociations de Paris.




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