Interview: paperjam (Jean-Michel Hennebert)
paperjam: Monsieur Gira, 10.317 personnes ont signé la pétition pour manifester contre l'interdiction de la chasse au renard en vigueur depuis le 1er avril. Parmi leurs arguments, celui d'une décision purement idéologique. Que leur répondez-vous?
Camille Gira: Ce n'est pas une question d'idéologie. J'ai fait ce que je dis depuis des années, à savoir que la chasse est d'intérêt général sous deux conditions: qu'elle soit conforme aux besoins de la nature et à ceux des animaux. Dans le premier cas, je ne vois plus de raison objective de continuer à tuer 3.000 bêtes par an pour au final les jeter à la poubelle. Pour le second cas, nous ne visons pas seulement les chasseurs, raison pour laquelle nous avons envoyé des recommandations aux communes pour leur demander de respecter la période de gestation des animaux. Tout cela n'a rien d'idéologique, mais est basé sur tout un tas d'études.
paperjam: Considérez-vous que les arguments avancés par les défenseurs de la chasse relèvent du populisme, comme l'affirme Françoise Folmer, nouvelle coprésidente du parti auquel vous appartenez, Déi Gréng?
Camille Gira: Oui. L'argument selon lequel la population des renards va doubler, tripler, quadrupler est purement populiste, car ils n'ont aucune étude qui pourrait montrer cela. Et faire peur aux gens pour une maladie qui existe, mais dont la probabilité de l'attraper est de un sur quatre millions, relève du populisme. En Allemagne, il y a un ou deux morts par an à cause de cette maladie. Dans le même temps, il y a 20 morts liés à des accidents de chasse. Donc, dans la logique des chasseurs, il faudrait interdire la chasse dans toute l'Europe.
paperjam: Autre dossier délicat, le classement en zone protégée de la vallée de la Mamerdall. Où en est le projet après l'annulation du règlement grand-ducal par la Cour administrative?
Camille Gira: J'ai lu le jugement que je peux comprendre. C'est clair qu'on ne peut pas, dans le PNPN (Plan national protection nature, ndlr), définir une zone de 123 hectares et en faire une zone protégée de plusieurs milliers. Je ne fais de reproche à personne, mais il semble que le dossier a été mal ficelé. Nous sommes en train de finaliser le nouveau projet de loi sur la protection de la nature et cette jurisprudence sera intégrée au texte final. Le projet de la vallée de la Mamerdall sera réintroduit dans l'ampleur qui avait été évoquée.
paperjam: Le passage par la case tribunal est également de mise dans le dossier de l'usine d'asphalte Um Monkeler. Considérez-vous toujours que la décision d'autoriser l'implantation de cette usine était justifiée?
Camille Gira: Si une décision a bien été confirmée par la justice, c'est bien celle-ci. Je suis fier de l'excellent travail que l'Administration de l'environnement a fait sur ce dossier, car nous avons respecté et même fait plus que ce que nous devions faire. Je suis très confiant pour le résultat du jugement en appel.
paperjam: Et en tant que responsable politique Déi Gréng, le fait de valider une usine de ce type n'est pas une contradiction?
Camille Gira: Non. Les Verts n'ont jamais dit qu'ils seraient contre une usine d'asphalte. Nous aussi nous roulons en voiture. Nous voulons peut-être construire moins de routes, mais même avec le tram, il y aura encore besoin de béton asphaltique. Ce que nous avons toujours dit en revanche, c'est que l'emplacement choisi ne doit pas poser de problème aux citoyens et que la société exploitante doit appliquer les meilleures technologies possibles. C'est un préjugé contre les Verts que de dire que nous sommes contre l'industrie ou contre l'artisanat. En revanche, nous souhaitons un équilibre entre le volet économique du développement durable et son volet écologique.
paperjam: La question de la pollution est également au coeur des critiques contre le site d'ArcelorMittal Belval. Le taux d'émission de molécules toxiques et de plomb est régulièrement pointé du doigt...
Camille Gira: Il y a eu des mélanges incorrects qui ont été faits sur ce sujet. Il y a eu des déplacements du plomb dans les jardins d'un côté et des dépassements de certaines valeurs de molécules de l'autre. Mais les deux sujets n'ont rien à voir l'un avec l'autre. Selon nos experts, le plomb viendrait des multiples chantiers sur le site de Belval, car quand on va travailler le sol d'un ancien site industriel, il y a un risque. À la limite, j'ai plus de problèmes avec cette problématique qui a pour conséquence que les gens ne puissent plus manger leurs propres légumes, qu'avec le dépassement, de temps en temps, de certaines valeurs de l'usine d'ArcelorMittal.
Pour être bien clair sur ce point, certaines valeurs sont bien au-dessus des normes, mais nos experts nous disent que ce n'est un problème ni pour l'environnement ni pour la santé. De manière générale, on ne peut pas comparer un accident chez Twinerg qui a submergé tout un quartier d'Esch-sur-Alzette par des choses intolérables qui ont fait des dégâts et des problèmes de combustion dans une usine. Mais notre but reste le même: que toutes les industries respectent les normes que nous leur avons imposées.
paperjam: Vous avez participé récemment à la cérémonie de remise du label Entreprise socialement responsable. Que cela signifie-t-il à vos yeux?
Camille Gira: De grandes entreprises, certaines banques, mais aussi quelques artisans ont compris que c'était un effort à faire que de respecter toutes les normes environnementales et ont choisi de prendre leur responsabilité. A la fin du compte, ces firmes y gagnent. Car la plupart du temps, elles aboutissent à une meilleure gouvernance. Faire ; participer les salariés et les responsabiliser porte toujours ses fruits. C'est dans l'intérêt de tout le monde d'arrêter de ne voir que le profit. La vision à court terme est toujours mauvaise. Ce sont les sociétés qui développent des stratégies à long terme qui seront toujours là dans 15 ans. Regardez les difficultés actuelles d'Eon, RWE ou Areva qui n'ont pas anticipé l'arrivée des énergies renouvelables... On a tout intérêt à être un pays qui prend la planète, les animaux et la qualité de vie au sérieux.
paperjam: Près d'un an et demi après votre prise de fonction, comment imaginez-vous la situation du Luxembourg à la fin de votre mandat?
Camille Gira: Je vois le Luxembourg comme un pays où l'environnement aura retrouvé une voix, ou deux (rires). Un Luxembourg dans lequel la problématique environnementale aura fait son chemin dans toutes les couches de la population et un pays où on aura compris qu'il y a des solutions. J'espère que nous aurons réussi cela dans le peu de temps que nous avons d'ici à 2018. Si je reviens sur votre première question sur les renards et des articles écrits à l'étranger sur notre décision, cela change la perspective. Car après Lux Leaks, on est passé à LuxLead dans le domaine du traitement des animaux. On a donc tout intérêt à être un pays qui prend la planète, les animaux et la qualité de vie au sérieux, plutôt que l'inverse. Cela nous ferait plus d'amis que l'image que nous traînons derrière nous depuis plusieurs années.